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Hommage Alain Suied
記事 [ リージョナル ]
Continuum no. 7

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by [marlena ]

2011-04-19  | [この作品をこのようにご覧ください francais]    | 






Jean-Pierre Allali

Alain Suied, un homme libre

Nous vivons, cest incontestable, une poque o la posie est devenue le parent pauvre de la littrature.
Alain Suied, hlas trop tt disparu, fait partie de ceux qui, contre vents et mares, ont voulu maintenirvivace la flamme potique. sa manire et avec son originalit. Pour lui, la posie, contrairement une ide prconue assez rpandue, ne saurait tre une fuite dans limaginaire, une sorte de rve veill permettant dchapper la tristesse et la duret du quotidien. Non ! Pour Alain Suied, la posie se doit dtre un affrontement permanent avec le rel, avec le monde o nous vivons, tel quil est.
Ce qui ne lempchait pas de revendiquer haut et fort lhritage biblique, les psaumes, notamment et, plus gnralement, lempreinte laisse par lexil millnaire sur le mental du peuple juif. Une empreinte dont il estimait la richesse considrable, permettant dallier fidlit et ouverture.
Comme moi, Alain Suied tait un Tune , un Juif de Tunisie. Discret, rserv, il nvoquait pas facilement les souvenirs de la prime enfance au pays natal. Mais on sentait, dans ses hsitations en parler, la profonde blessure quil gardait au fond de son tre meurtri par lexil.
Son amour de la Bible et des textes traditionnels du judasme navait dgal que sa fiert de voir ltat dIsral affronter avec courage ladversit. Il mavait confi sa grande joie de voir la revue Continuum qui parat Hafa publier son hommage au 60me anniversaire dIsral.
Nous avions pris lhabitude, au cours des ans, dun change pistolaire. Il me confiait ses joies et ses peines et me faisait part de ses projets. Ainsi, en juillet 2007, il me donna un avant got des propos quil devait tenir peu aprs sur France-Culture : Il faudrait franchir les limites de lexprience potique pour admettre que tout se joue entre Narcissisme (archaque ? universel ?) et Pulsions. Le pote-du moins dans le cas dune majorit saisie par une poque-a sans doute tendance se retourner-comme Orphe-vers le Narcissismemais je crois que la modernit, la nouveaut, cest daffronter, de voir les deux rives du fleuveCela ne rduira pas le mystre de laventure humaine-mais offrira un recul ncessaire qui ouvre lInespr .
Trs sensible aux pousses rcurrentes dantismitisme dans notre pays, il mcrivait, en juin 2008, peu avant sa disparition, considrant que lEurope na pas gomm par miracle ses dmons et citant Freud,: Nous sommes et nous restons juifs. Les autres ne feront que nous utiliser sans nous comprendre ni nous respecter

Alain Suied a rencontr la posie lge de dix ans. En notant dans un petit carnet dcolier ses premires motions potiques, il avait limpression inconsciemment de sadresser sa mre chrie comme pour lui dire : Cest pour toi, maman, que je vais essayer dtre un pote . Il avait, pour la figure aime de sa mre, lveille , une tendresse infinie qui transparat dans nombre de ses crits. Une mre dont il disait : Nous sommes morts en toi pour que tu sois vivante en nous .

Spcialiste de Paul Celan, Alain Suied, curieux de tout, avait lu avec passion les potes juifs et israliens et dcouvert avec dlices les potes anglo-saxons ou encore indiens.
Son uvre, riche et varie, a t rcompense par plusieurs prix, le prix Verlaine de lAcadmie Franaise, le prix Charles Vildrac et le prix Nelly Sachs pour lensemble de ses traductions.
Jcris dans les interstices du tempsJcris dans lutopie de ltre aimait dire Alain Suied.
Ctait avant tout un pote libre, un homme libre. Il nous manque.
***


Daniel Leuwers

Alain Suied, le pote, l'ami


Un ami est parti -une voix que je ne cesse d'entendre, que je m' efforce toujours d'couter.
Je me souviens: je rends ma premire visite Ren Char dans sa petite maison provenale des Busclats. Il m'interroge soudain sur les potes contemporains que j'aime. Je lui cite Alain Suied dont je viens de dcouvrir la posie dans un numro de la belle revue L'Ephmre . Ren Char m'approuve. C'est d'ailleurs lui qui m'apprend que l'auteur n'a pas encore vingt ans.
Nous sommes en 1970. Alain Suied vient de natre la posie, et le Mercure de France publie ses textes sous le titre Le Silence. Un des premiers vers dit:

le sans-lieu inaugure le dlire .

Ce lieu qui manque est un lieu qu'il faut retrouver. C'est un pays perdu , mais un pays qui existe, l'image du pre mort mais toujours vivant travers le fils:

Le lieu est tout. Le corps surtout
est le lieu. Le pome porte redite des lieux
vivants que j'inaugure, et de l'entente
invenue qui contient leurs contradictions .

Le Silence est une qute fivreuse de l' Ouvert . La mort du pre est paradoxalement une relance, une faon d'tre soudain le pre de son propre pre et de reprendre racine au sein de l'agonie, dans une prsence o

le pre seul navire de ce que j'ai quitt
s'enfonce son tour sans dmentir ma vue
qui nat sa complicit
il s'est souvenu
d'avoir t le fils
situation inaccessible pratiquement
comme un lieu d'alliance
o le pre a pens: il n'y a
de fils que pour moi .

Le jeune pote sait que

refuser la parole du pre
est dans le fils ce qui en vient au pre
la pire la pure
la mre
la mort amre .

La parole nat du trouble des origines -prsences arraches qui inspirent au pote ce cri:

La mort m'est incomprhensible .

L'oeuvre d'Alain Suied ne cessera d' interroger la mort pour la dpasser dans un dialogue rv avec l'Autre . Faire tomber les barrires, en revenir la beaut du Premier Regard et aussi traduire les autres (William Blake, Dylan Thomas), c'est largir le dialogue, contrecarrer la mort, apprendre vnrer sa propre humanit.
Les pomes d'Alain Suied viseront de plus en plus la clart d'un message humaniste, tout en ayant le souci de l'invisible .
Alain Suied se plaint souvent moi d'un certain manque de reconnaissance. Nanmoins il publie beaucoup et ses crits imposent le respect.
Je l'invite plusieurs fois l'Universit de Tours. Les tudiants l'aiment. Lui se donne fond pour leur faire comprendre que la posie est essentielle, qu'elle est l'essentiel.
Nous parlons souvent des rsurgences inquitantes de l'antismitisme. Lors d'une table ronde tenue la Sorbonne, Alain Suied est publiquement agress par un pote qui lui reproche sa rfrence hbraque . Dans une lettre du 15 octobre 1998, il me prcise:
Certains furent aux anges , d'autres effars qui me manifestrent un prudent soutien...HORS de la salle!
L'air du temps... Alain Suied en aura souffert abominablement, lui qui aimait les ponts et hassait les barrires.
Un cancer du pancras a emport ce pote, cet ami au corps colossal et affable.
Si la souffrance a t sa compagne, il savait heureusement -comme il l'crit dans son Histoire illustre de l'invisible - que

Dans la ville qu'a dsert le pas de l'homme
oui, quand la nuit pse sur ton coeur
quand les masques tombent et les illusions
quand la solitude noue cruellement
la mort ta dsertique naissance,
alors survient la pome .
***

Gaspard Hons

Dans la proximit de lhumain : Alain Suied, toujours.

Un dialogue ininterrompu sest tout simplement instaur avec loeuvre dAlain Suied.
A quand remonte-t-il, quel en a t le dclic ?
La posie dAlain Suied, son engagement pour lhumain, sa proximit avec mes questions sans rponse, avec une culpabilit dindividu inscrit dans un Occident lche, criminel et muet furent autant de raisons dun cheminement dans son uvre ouverte. Lors des premiers pas dans cette uvre, celle de Paul Celan occupait depuis longtemps mon espace de vie, ma mmoire blesse, un inconscient cadenass, mes manques, mes terribles manques.
Les pomes dAlain Suied sinscrivent dans mon parcours ignorant lexistence de balises, de boues de secours. Le temps de magripper, de tenter une renaissance, le temps dappeler laide Jabs, Lvinas, de faire un voyage de nuit vers la Rome freudienne, avec mes substantiels, notamment, Celan et Lvinas. Quelques empreintes dun voyage Jrusalem et Massada, restent graves dans les textes rocailleux et ptrifis de Visage Racinant (ditions Rougerie).
Une force nous habite et nous dtruit, constat dtourn dun carnet du pote ; de quel recueil merge-t-il ? Il me porte aujourdhui habiter pleinement, potiquement le monde aprs tant de travaux de creusement.
Creuser, creuser la terre, toujours creuser. Me creuser, analyse, thrapie, questionnement du rien, du tout, de nos rves, de notre pass embrouill et voil. Confrontation permanente, jusqu ne plus savoir. Ecouter les mots du pote Alain Suied, le passeur, le gurisseur : pars, crit-il et tu trouveras.
La posie de notre passeur est plus quune posie de recherche et dexpression ; sans vouloir sduire, elle nous porte plus loin, dans des parages sans-lieu, dans un pays sans limites. Elle nous fait habiter dans ce pays o lintrieur et lextrieur se confondent ; est-ce le pays idal ? Cest celui de notre qute intrieure, aprs avoir t le pays de nos rves, le pays idalis situ entre le Jourdain et le Nguev, le pays des pionniers, des constructeurs.

Il faut du temps pour oublier le temps, les peurs de lenfance et les secousses sismiques de lexistence celui

qui ne sait plus habiter
la maison de ltre

Lors de la publication de lHistoire illustre de linvisible, une des trois suites intitule prserver lnigme, le pote rappelle que nous vivons au cur du tourment, jajoute, au cur de la grande Ngation, celle qui efface tout, qui nie tout, comme si rien navait eu lieu.
Si chacun porte une force destructrice, son antidote nous tend les bras : le dsir, le regard, lcoute, toute lhospitalit du monde dans un seul pome.
Le dialogue continu entre Alain et Paul Celan, entre les pomes du premier et ceux de lAutre, le juif notre frre, le juif du sicle pass, assassin non pour racheter les fautes de lhumanit, mais assassin parce quil tait lui, simplement un juif.
Alain Suied tmoigne depuis longtemps dune lecture trop personnelle de loeuvre de Celan. Sa lecture nous touche au plus vif, oserions-nous le nier.
Loubli nous guette. Nos paroles nous trompent : plus jamais, a. Illusion.
Sommes-nous la fin du temps du mal absolu, ou au commencement de lavnement des nouveaux pharaons intgristes, religieux, politiques, conomiques, se cachant parfois derrire des valeurs humanistes.
Arrive un pote renouant avec lhumain, avec les Lumires, acceptant lalliance avec lInconnu, avec lexclu, avec ltrange tranger. Il noffre, premire vue, aucune perspective et nous abandonne mme avec le Manque, la Perte, lAbsence,

De lautre ct, il ny a rien
ou peut-tre une blessure

Ni espoir, ni illusion !
Ecouter le monde nous appeler.
Attendre la leve du voile jet sur lhomme, occultant la possibilit dun dialogue avec

le paradis perdu.

Advient un Pome, lautre face de lOuvert.
Evoquant dans une analyse consacre Dylan Thomas, le monde des pomes, le traducteur Suied crit, cest le monde secret qui nous attend la porte du rve .
Ajoutant, cest une TRADITION APPROCHEE DU MYSTERE DETRE, que nous avons oubli dinterroger.
Tenir compte de cet oubli, devient une exigence, une cl essentielle pour entrer dans luvre du pote. Sa posie arrache les masques du faux, elle nous met face au chemin du Rel .
Mais sommes-nous encore capables de supporter les sicles de refoulement auxquels les humains ont t soumis par les porteurs dune religion monothiste conqurante ; par une Kultur crasant avec violence ce quelle refusait dentendre ?

Lami Alain ma engag sur une voie pensante, que dautres potes , sur un mode diffrent, continuent me dicter ,
()Il est temps de retrouver le passage perdu, de recomposer lalchimie du Verbe originel, fusion des contraires, du sujet et de lobjet, du sens et de labsurde, de ltre et de la parole de ltre, qui est le cri natif et lcho universel de la souffrance dchapper et dappartenir au Divin. (Passages du tmoin)
Retour la caverne primordiale, extirpation des racines de la violence, ramener la lumire le refoul ancestral, renouer avec une origine venir, fonde sur lEthique.
Ainsi jentends, ici et maintenant, le pote et penseur Alain Suied.
***


Raphael Drai

Tombeau d'Alain Suied

Posie et prire

Quest ce que la proximit ? Avec Alain Suied nous ne voyions pas souvent .De temps autre nous nous rencontrions un colloque , une rencontre inter religieuse , une clbration de la posie , une mission de radio . Je le dcouvrais attentif mon parcours . Il me savait soucieux de dialogue , dans tous les domaines de lexistence et de la pense . La publication du premier tome de mon autobiographie collective : Le Pays davant dont il avait bien voulu rendre compte pour L Arche lui en avait sans doute mieux fait comprendre les raisons , quel point ma propre existence aura t marque par les failles , les ruptures , les dparts sans retours mais aussi par les ponts , les sutures , les amitis . Cependant , entre deux rencontres , lorsquil lui semblait que trop de temps avait pass , il menvoyait faut il dire des lettres qui souvent commenaient mi -page . Il ny tait question de rien qui ft personnel , sauf lire entre les lignes ou conjecturer les rfrences auxquelles ses rflexions , ses mditations , parfois ses colres spirituelles se rapportaient . Il me fallait entrer alors de plain pied dans cet crit , comme lon prend une conversation au vol . De son criture sans reprises il me disait le plus souvent que lOccident se mutilait jusquau trfonds de lme en ne prenant pas en compte directement , courageusement , la marque d Isral . A ses yeux toutes les rmanences de lantismitisme , toutes les outrances de lantisionisme sexpliquaient en grande partie par ce dni . Comme si lOccident craignait de djuger son aveuglement , moins- et ceci lui paraissait plus grave quil net joui de ses erreurs au point de sans cesse les ritrer . Freud lui tait dun constant clairage quil dirigeait non moins directement sur les racines chrtiennes de lantismitisme et de son avatar le plus contemporain , le plus masqu aussi : la haine forcene ou intellectualise de l Etat d Isral . Chez Alain Suied je nai jamais peru ce qui mest rdhibitoire : lidologie , autrement dit la pense dgrade en systme , celui quelle interpose , comme un cran rfractaire , entre le monde et soi . Jai toujours lu sa posie comme ce dfouissement du rel et du vrai sous les pelletes de terres et de cendres des idologues . Il nen estimait pas la posie indemne et de mme que , penseur, il regrettait que Levinas fut tir du ct dun universalisme sans gnalogie , il luttait afin que Celan ft sans cesse regard comme un pote juif car la Shoah nest universelle qu partir de cette dimension l et non pas en labrasant .Il y revenait souvent, douloureusement : le dni de judasme oprait bien par ces deux voies finalement convergentes : la haine brutale , l universalisme dissolvant .
Alain Suied savait aussi quel point , si mes principaux ouvrages se situent dans le domaine des sciences humaines et sociales et dans celui de lexgse des textes bibliques , la posie mtait ncessaire . Dans les annes 90 , Namur , au cours dun colloque auquel il minvita la Maison de la posie, nous emes les temps den parler plus longuement et je lui rcitai un pome que javais crit Constantine pour mes 16 ans la gloire de Victor Hugo :

Inspir par les Ans tu vivras comme eux ,
Pote aux cheveux blancs et au front soucieux .

Il en fut attendri . Je lui confiai que depuis mon arrachement de l Algrie , dans mes cahiers de nuit souvent la parole potique venait , que je transcrivais au fil de la plume . Non que pas que jeusse cherch faire de la posie . Dans ces moments de silence seulement stris par nos clats de mmoire ctait sous cette forme que les choses se disaient et que je les laissais se dire . Je lui avait confi galement quel point dans le domaine des sciences humaines je constatais que la parole tait appauvrie , lcriture indigente , le galimatias de mauvais aloi , comme si Montesquieu , Diderot , Rousseau , pour ne citer queux , ntaient pas , chacun selon sa manire dcrire, ce que lon pourrait appeler des potes de la prose , chez qui la pense savivait , circulait son aise en leur criture vivace , la fois structure et inventive . Comment expliquer un pareil asschement ?Cest pourquoi la nuit venue ou en voyage , je lisais ou relisais les potes , insurrecteurs de la parole crite pour tre dite , de Villon Tzara , d Hugo Aragon , de Celan Suied . Il me fit comprendre aussi que la posie ntait pas toujours conforme lidal que je men faisais , quel tait un objet daffrontements , un champs de saisies brutales , de captures , de rapts do sa vigilance vis vis de Celan . Jen avais eu le pressentiment quelques annes plus tt lors du dvoilement de la plaque ddie Benjamin Fondane , rue de la Clef , quelques pas de la maison de Descartes .
Alain Suied menvoyait ses recueils de pomes au fur et mesure de leur parution . Nous ne nous tutoyions pas et cette distance me permettait de mapprocher au plus prs de cette parole illumine de lintrieur qui disait elle aussi lexil , lloignement , le risque de se perdre , lheur de se retrouver . Comme je lcrivais sur mes billets de train ou mes cartes dembarquement Orly :

Jai rv encore de valises dfaites ,
De cartons entasss , de dparts imminents

Ne se croire jamais ni compltement abandonn , ni tout fait arriv Dans ses pomes je retrouvais ce frayage de voix nouvelles et de voies indites . A linstar de tous les exils , il avait besoin dtre rassur . En cas de besoin , je ne le rassurais pas la manire des enfants, petits ou grands , mais en le plaant face sa propre parole puisque , Hugo la dj dit , : notre prire en sait plus long que nous . De mme notre pome . Alain Suied ma ddi lun de ses recueils : Le Natal , suite hbraque dont il madressa un exemplaire hors commerce . Je lai dispos au plus haut , avec ceux de mes livres que je considre les plus prcieux . A cause du mot suite , qui doit sentendre au sens musical , bien sr - la musique , y compris la plus contemporaine , constellait lunivers potique d Alain Suied , mais qui sentend galement comme len-suite , ce qui se poursuit , ce qui se transmet dune phrase lautre , dun tre prsent celui qui vient , et dune gnration la suivante parce que ce que nous vivons cest tout juste si les annes de notre vie sauraient les contenir . Selon des synchronismes inconscients qui sont de petites merveilles damiti sur des terres trop vastes et des journes trop occupes, jtais assur que je trouverais dans ma bote aux lettres , un moment ou un autre , une des ses lettres commenant mi page , souvent accompagne dun programme potique ou musical au dos duquel il me fallait tre attentif lune de ses incises relatives lOccident cyclopen . Jaurais y entendre non pas je ne sais quel ressentiment mais linquitude du clairvoyant qui sait ne pas tamiser ce que ses yeux ont vu .
Pourtant je ne savais pas quil tait son tour entr dans le combat contre une maladie trop souvent irrversible et irrmdiable . Je ne lai su quavec lannonce par Bernard Koch de son dpart . Il allait de soi que je laccompagne sa dernire demeure , comme lon dit , au cimetire Montparnasse o le dsarroi des siens accentua le mien . Dsarroi dont je me repris en constatant quAlain Suied allait tre inhum quelques tombes seulement de ma belle sur emporte par un analogue mal foudroyant et que son mari suivit sans pravis . Quelques semaines aprs , entre Roch Hachana et Kippour , je me rendis au cimetire Montparnasse afin de rciter des psaumes et lire la Hachkaba , la prire pour le repos de lme des gisants , sur la tombe des membres de ma famille directe . Il allait de soi que jaille ensuite la rciter quelques pas de l , sur la tombe d Alain Suied . Cette tombe , il me fallut la chercher . Pourquoi nai -je pu lidentifier immdiatement ? Je cherchais une pierre tombale sur laquelle quelque verset de la Thora et t crit , au regard de ce que fut son oeuvre et de ce quelle demeure . Je la dcouvris enfin , sans autre inscription que ses nom , prnom , anne de naissance et anne de dpart -une vie trop courte et la mention pote qui paraissait tout dire , se suffire elle mme . Ce dpouillement tait il conforme ses volonts ? A celles de sa famille ? Sans rien juger , ni personne , jen fus troubl . Car dans ce carr l se trouvent tant et tant dautres tombes dont les mentions seffacent inexorablement avec les dcennies qui scoulent et labsence de visiteurs , comme si la pierre grave tait lasse elle mme de se souvenir . Quest ce que la proximit me suis je demand propos dAlain Suied ? Elle satteste jusquen ce lieu o , dans le silence que lon dit ternel, des paroles dternit elles aussi se disent , immorielles et intimement amicales , dont il faut rappeler la teneur, approche en son noyau :
Meilleur est le renom plutt que lhuile excellente et le jour de la fin plutt que celui de lenfantement . La fin de la chose sentend dans la crainte rvrencielle du Crateur et dans la prservation de Ses commandements . L est tout l Humain . Les Justes exultent dans lallgresse et disent leurs hymnes lendroit o ils reposent . Repos adquat , dans la Haute Instance , sous les ailes de la Prsence . Haut degr des Purs et des Sanctifis .Dans la splendeur du firmament ils clairent et irradient ; dans le dlivrances des Essences et le pardon des fautes , dans lloignement de la Transgression et le rapprochement de la Dlivrance , et dans la compassion et dans la tendresse . Devant Qui rside dans la Rponse et dans la bonne Part , dans la vie du Monde qui vient , qu cet endroit accde et repose lme du Bien Nomm Alain Suied ; que lesprit de Dieu le fasse reposer au Gan Eden , et quil se dtache de ce monde ci selon la volont de Dieu matre du Ciel et de la terre ; que le Roi des Rois des Rois le prenne en grce compatissante et quil le protge lombre de ses Ailes de sorte quil gote la douceur de Dieu , quil accde son Arche , et qu la fin des Temps il soit redress , que des eaux dniques Il labreuve et qu il implante son me dans le tuf de la Vie . L Eternel est son hritage et laccompagne de sa paix ; que l o il repose soit sa paix , comme il est crit : Dieu fait venir la paix et la fait reposer o il repose , lui et tous les enfants d Isral qui reposent ici avec lui Quainsi soit Sa volont .
Au cimetire Montparnasse prire et pome se rejoignent , dans cette paix qui est leur page blanch.
***

Une lettre de Sylvie Germain

Ce n'est qu'aujourd'hui que je prends connaissance de votre message, ayant t longtemps absente de chez moi et sans accs ma messagerie. Et je dois repartir aprs-demain pour deux semaines, dans des conditions qui nouveau ne me permettront gure d'utiliser Internet, ni mme de prparer srieusement un article. Aussi je me permets de vous adresser quelques lignes improvises, que vous retiendrez si vous pensez qu'elles peuvent convenir.
Je suis vraiment dsole de disposer de si peu de temps, mais rcemment un pnible imprvu a boulevers mon emploi du temps.

Je n'ai malheureusement jamais rencontr Alain Suied, mais travers sa posie, qui m'a d'emble touche, car 'parl', il m'a sembl faire un peu sa connaissance. J'ai entrevu un homme d'une extrme sensibilit, portant vif, mais avec une grande pudeur, un chagrin inconsolable (cette douleur jamais inconsolable, im-pensable et in-compensable dont parle Andr Neher propos d'Auschwitz dans "L'exil de la parole") De cette blessure, de son tourment face au monde si oublieux, Alain Suied a tent avec une remarquable persvrance de puiser un peu de lumire, et il en a diffus travers son criture toujours limpide, frlant le silence. Une limpidit d'air et d'eau (je ne peux pas imaginer Alain Suied n sous un signe qui ne soit pas li l'un de ces lments...)
Je garde, pos sur une tagre de ma bibliothque, un "billet" numrot, en forme de minuscule paravent de papier, o de sa main est crit un pome ddi J.M. Delassus, et intitul "L'interlocuteur", qu'il avait eu la gentillesse de m'envoyer. Entre de nuageuses coules d'encre, ces mots: "Le corps montre ses blessures et nous ne voyons pas qu'elles forment une langue inconnue et familire...."
Lui, il savait entendre, lire et crire - fleur de silence, toujours - cette langue s'irradiant des corps, des trfonds de la chair et du coeur, du fond du temps. Oui, je garde ce petit paravent potique comme un talisman - contre la tristesse de la mort trop prcoce de cet homme, contre le regret de ne l'avoir pas rencontr, et pour attester discrtement, fidlement, sa prsence potique, la garder vive.

Je me rjouis qu'un dossier soit consacr Alain Suied, et j'espre pouvoir le dcouvrir sur votre site quand il sortira.

Je vous adresse mon bien amical souvenir,

Sylvie Germain




Alain Suied Bibliographie

Posie
Le Silence, Mercure de France, Paris, 1970 ;
C'est la langue, Mercure de France, Paris, 1973 ;
L'influence invisible, Le Temps qu'il fait, Cognac, 1985 ;
La Posie et le Rel , L'Encre des Nuits, Paris, 1985 ;
Harmonie et Violence , Dominique Bedou , Gourdon, 1986 ;
Immense Inadvertance, coplas, Actuels, Seyssel, 1986 ;
Sur les ailes du Devenir, L'Encre des Nuits , Paris, 1987 ;
La lumire de l'origine, Granit , Paris, 1988 ;
Le corps parle, Arfuyen, Paris, 1989 ;
L'tre dans la nuit du monde, Granit, Paris, 1991 ;
Face au mur de la Loi, Arfuyen, Paris, 1991 ;
Ce qui coute en nous, Arfuyen, Paris, 1993 ;
Le premier regard, Arfuyen-Le Norot, Paris-Qubec, 1995 ;
L'autre nom du monde, ditions des Moires, Paris, 1995 ;
Le pays perdu, Arfuyen, Paris, 1997.
L'Ouvert, l'Imprononable, Arfuyen, Paris, 1998 ;
Actes de prsence, La Lettre Vole, Paris-Bruxelles, 1999 ;
Rester humain, Arfuyen, Paris-Orbey, 2001 ;
Le champ de gravit, Lettres Vives, 2002 ;
Histoire illustre de l'invisible, Dumerchez, 2002 ;
L'veille d. Arfuyen, Paris-Orbey, 2004;
Laisser partir, Arfuyen, Paris-Orbey, 2007.
Essais
Kaddish pour Paul Celan et autres essais, Obsidiane, 1989 ;
Paul Celan et le corps juif, William Blake, 1996 ;
Le Juif du sujet. Paul Celan et lammoire occidentale, L'Improbable, 2001.
Traductions
Dylan Thomas, Vision et prire et autres pomes, Posie Gallimard, 1991.
William Blake, Les Chants de l'Innocence et de l'Exprience, d. Arfuyen, 2002.
Edwin Muir, Le Lieu secret, d. L'Improbable, 2002.
William Blake, Le Mariage du Ciel et de l'Enfer prcd de Le Livre de Thel et suivi de L'vangile ternel, d. Arfuyen, 2004.
John Keats, Les Odes, suivi de La Belle Dame sans Merci et La Vigile de la Sainte-Agns, d. Arfuyen, 2009.
Alain Suied a galement publi des traductions de pomes dans de nombreuses revues


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